- 13 janv. 2026
- Élise Marivaux
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En janvier 2026, des hôpitaux aux pharmacies de quartier, des millions de patients en France et aux États-Unis attendent toujours leur traitement quotidien. Mais ce n’est pas une histoire de rupture de stock passagère. C’est un système qui s’effondre lentement, et les médicaments génériques en paient le prix fort.
Les médicaments les plus courants sont les plus vulnérables
Vous prenez un antibiotique, une solution saline pour votre perfusion, ou un médicament contre l’hypertension ? Probablement un générique. Environ 90 % des ordonnances aux États-Unis sont pour ce type de médicaments. Pourtant, ils ne représentent que 13,1 % de la dépense totale en médicaments. Pourquoi ? Parce qu’ils coûtent très peu. Un flacon de sérum physiologique peut coûter moins de 5 dollars. Un médicament comme l’epinephrine, vital en cas d’anaphylaxie, est vendu à peine plus cher. Ces marges minuscules rendent la production peu rentable. Et quand la rentabilité tombe, les fabricants partent.
Les génériques ne sont pas des produits de luxe. Ce sont des médicaments essentiels, souvent utilisés en soins intensifs, en oncologie, en pédiatrie. Mais leur faible prix les rend fragiles. Un seul problème de production - un incendie, une défaillance technique, une inspection de l’FDA - peut bloquer la chaîne entière. En 2023, une tornade a détruit une usine de Pfizer aux États-Unis, stoppant la production de 15 médicaments génériques. En Inde, des problèmes de qualité ont fermé la fabrication du cisplatine, un traitement contre le cancer. Résultat ? Des patients ont dû attendre des semaines, voire des mois, pour recevoir leur traitement.
Une chaîne mondiale, mais très concentrée
La plupart des ingrédients actifs (API) des médicaments génériques viennent de deux pays : la Chine et l’Inde. Ensemble, ils produisent plus de 80 % des API mondiaux. La Chine fournit à elle seule environ 40 % de la capacité mondiale. Mais ce n’est pas juste une question de géographie. C’est une question de concentration. Pour certains médicaments, il n’y a que 1 ou 2 fabricants dans le monde capable de les produire. Si l’un d’eux tombe en panne, il n’y a pas de plan B.
Les fabricants de médicaments de marque, eux, ont des réseaux diversifiés. Ils ont des stocks, des usines dans plusieurs pays, des marges plus larges. Les génériques, non. Ils fonctionnent sur un modèle de « juste à temps » - pas de réserve, pas de marge de sécurité. Une grève dans un port chinois, un problème de visa pour un ingénieur indien, ou une nouvelle réglementation locale peuvent tout faire basculer. L’Agence américaine des médicaments (FDA) a déjà signalé que les fabricants chinois hésitent à soumettre les dossiers nécessaires à l’approbation, en raison d’un passé de pratiques de production peu fiables. Et pourtant, ils restent indispensables.
Les injections, les plus à risque
Les médicaments injectables - les perfusions, les antibiotiques IV, les chimiothérapies - sont les plus touchés par les pénuries. Pourquoi ? Parce qu’ils sont extrêmement complexes à fabriquer. Ils doivent être produits dans des salles stériles, avec des équipements coûteux, des contrôles environnementaux stricts, et des processus qui prennent des semaines. Un seul contaminant, une micro-particule de poussière, et tout le lot est rejeté. Ces coûts élevés s’additionnent à des prix de vente bas. Résultat : peu de fabricants veulent jouer ce jeu.
En 2024, les pénuries de médicaments ont atteint un record historique : 323 produits en rupture aux États-Unis. Plus de la moitié étaient des injectables. Des médecins ont dû remplacer des traitements par des alternatives moins efficaces. Des chirurgies ont été annulées. Des patients ont reçu des doses réduites pour étendre les stocks. Dans un hôpital de Philadelphie, un pharmacien a confié qu’il passait 20 à 30 % de son temps à gérer ces pénuries - à chercher des fournisseurs alternatifs, à préparer des mélanges sur place, à rationner les médicaments.
Les tarifs ne sont pas la solution
Beaucoup pensent qu’il suffit de ramener la production aux États-Unis ou en Europe. Mais ce n’est pas aussi simple. Reconstituer une usine de fabrication d’API coûte entre 20 et 30 milliards de dollars, et prend 5 à 7 ans. Il manque aussi les travailleurs qualifiés. Les ingénieurs en pharmacie ne se forment pas du jour au lendemain. Et même si on y arrivait, les coûts augmenteraient. Les patients paieraient plus. Les assurances refuseraient de couvrir certains traitements. Les hôpitaux seraient encore plus en difficulté.
Les propositions de tarifs douaniers élevés - jusqu’à 200 % sur les API importés - semblent séduisantes pour les politiques. Mais les experts avertissent : cela pourrait aggraver la crise. Les fabricants ne pourront plus acheter les API à bas prix. Ils arrêteront de produire. Les pénuries s’aggraveront. Les médicaments les plus critiques - les antibiotiques, les anticoagulants, les solutions pour les néonatals - deviendront encore plus rares.
Que faire ? Des solutions réalistes
Il n’y a pas de solution magique. Mais il y a des pistes.
- Créer des réserves stratégiques pour les médicaments essentiels. L’Association hospitalière américaine propose de stocker six mois de production pour les médicaments les plus critiques. Cela coûte de l’argent, mais c’est moins cher que de voir des patients mourir faute de traitement.
- Encourager la diversification. Plutôt que de dépendre de deux ou trois usines, il faut soutenir des fabricants dans des régions différentes. Des partenariats public-privé pourraient aider les petites usines européennes ou canadiennes à entrer sur le marché.
- Améliorer la transparence. Les patients et les médecins devraient savoir d’où viennent les API. Des étiquetages clairs, comme « Ingrédient actif produit en Chine », permettraient de mieux anticiper les risques géopolitiques.
- Revoir les prix. Il faut accepter que certains médicaments essentiels ne peuvent pas coûter 2 dollars. Un prix juste, même légèrement plus élevé, permettrait aux fabricants de rester en activité, d’investir dans la qualité, et d’éviter les ruptures.
Le système actuel fonctionne comme une tour de cartes. Un seul coup, et tout s’effondre. Ce n’est pas une crise temporaire. C’est une faille structurelle. Et elle touche tous les secteurs de la santé : la médecine interne, l’oncologie, la pédiatrie, les soins d’urgence. Aucun hôpital n’est à l’abri.
Et en France ?
En France, la situation est un peu différente. Le système de remboursement et les négociations de prix avec l’État permettent de maintenir une certaine stabilité. Mais les risques sont les mêmes. Les médicaments génériques importés de Chine ou d’Inde sont de plus en plus nombreux. Les usines européennes produisent moins. Et si une crise géopolitique ou une catastrophe naturelle frappait une usine clé ? Les réserves françaises sont limitées. Les pharmacies n’ont pas de stocks de sécurité pour les injectables.
Les professionnels de santé en France le disent déjà : ils voient des délais plus longs pour certains traitements. Des alternatives moins efficaces sont utilisées. Les patients posent des questions. Et personne n’a de réponse claire.
Le vrai coût d’une pénurie
On parle de coûts financiers. Mais le vrai coût, c’est humain. C’est un cancer qui ne peut pas être traité à temps. C’est un bébé qui reçoit une dose réduite d’antibiotique. C’est un patient en soins intensifs qui meurt parce que l’adrénaline n’était pas disponible. C’est un médecin qui doit choisir entre deux patients parce qu’il n’y a qu’un seul flacon de médicament.
Les médicaments génériques ne sont pas des produits de second ordre. Ce sont les fondations de la santé publique. Et leur chaîne d’approvisionnement est en train de se briser. Sans intervention rapide, les pénuries ne feront que s’aggraver. Et personne ne sera à l’abri.
Pourquoi les médicaments génériques sont-ils plus souvent en rupture de stock que les médicaments de marque ?
Les médicaments génériques sont vendus à des prix très bas, ce qui limite les marges des fabricants. Ces marges minces rendent difficile l’investissement dans des stocks de sécurité, la modernisation des usines ou la diversification des fournisseurs. En revanche, les fabricants de médicaments de marque ont des marges plus élevées, des réseaux mondiaux diversifiés, et des réserves stratégiques. Ils peuvent absorber les perturbations. Les génériques, eux, fonctionnent sur un modèle à très faible coût, sans marge de manœuvre.
Quels sont les médicaments les plus touchés par les pénuries ?
Les injections stériles sont les plus vulnérables : solutions saline, antibiotiques IV, chimiothérapies, épinéphrine, héparine. Ces médicaments nécessitent des processus de fabrication complexes, des équipements coûteux et des conditions stériles strictes. En 2025, plus de 60 % des ruptures de stock concernaient ce type de produit. Les médicaments anciens, peu rentables, comme certains antibiotiques ou traitements contre l’hypertension, sont aussi très souvent en rupture.
La Chine est-elle la seule responsable des pénuries ?
Non. La Chine produit environ 40 % des ingrédients actifs mondiaux, mais l’Inde en produit aussi une grande part. Le vrai problème, c’est la concentration : pour certains médicaments, il n’y a que 1 ou 2 fabricants dans le monde. Même si la production était répartie entre 5 pays, si chacun dépend d’une seule usine, le risque reste élevé. Ce n’est pas une question de pays, mais de structure industrielle.
Les tarifs douaniers sur les médicaments importés pourraient-ils résoudre le problème ?
Non, au contraire. Augmenter les tarifs rendrait les ingrédients actifs plus chers. Les fabricants de génériques, déjà à bout de souffle, ne pourraient plus produire à ce prix. Ils arrêteraient de fabriquer certains médicaments. Les pénuries s’aggraveraient. Les patients paieraient plus, ou n’auraient plus accès à leurs traitements. Les experts s’accordent à dire que les tarifs sont une solution politique, pas une solution de santé publique.
Les réserves stratégiques de médicaments sont-elles une solution réaliste ?
Oui, mais seulement pour les médicaments critiques. Stocker six mois de production pour l’épinéphrine, l’adrénaline, les antibiotiques IV ou les chimiothérapies est techniquement possible et économiquement justifiable. Le coût est bien inférieur à celui d’une crise sanitaire. Des pays comme les États-Unis et le Canada ont déjà commencé à le faire. En France, les réserves sont limitées. Il faudrait un effort national pour les étendre, mais c’est la seule approche concrète pour protéger les patients à court terme.