- 21 janv. 2026
- Élise Marivaux
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Immunosuppresseurs et cancer : un mythe qui s’effondre
Il y a encore dix ans, un patient ayant eu un cancer était souvent exclu des traitements par immunosuppresseurs. On lui disait : "Attendez cinq ans." Pas parce que c’était prouvé, mais parce que c’était plus prudent. On craignait que le système immunitaire affaibli ne laisse les cellules cancéreuses reprendre leur croissance. Cette règle, appliquée partout, n’était basée sur rien de solide. Aujourd’hui, les données ont changé. Et radicalement.
Une méta-analyse publiée en 2024 dans PMC, qui a suivi plus de 24 000 patients pendant près de 86 000 années-personnes, a montré une chose simple : les immunosuppresseurs ne augmentent pas le risque de récidive du cancer. Que ce soit les anti-TNF comme l’infliximab ou l’adalimumab, les modulateurs traditionnels comme le méthotrexate ou les nouveaux biologiques comme l’ustekinumab, aucun n’a été lié à un taux plus élevé de retour du cancer. Même les traitements combinés - souvent redoutés - n’ont pas montré de différence significative.
Le mythe des cinq ans
Pourquoi cinq ans ? Personne ne savait vraiment. C’était une règle arbitraire, inventée par des médecins qui voulaient éviter le pire. Mais les études montrent maintenant que le moment où on reprend un immunosuppresseur - quinze mois après le cancer ou cinq ans après - n’a aucune influence sur la récidive. Une étude de 2016, déjà, avait trouvé un P-value de 0,43 pour cette question. Autrement dit : il n’y a pas de lien.
Imaginez un patient atteint de maladie de Crohn, guéri d’un cancer du sein il y a dix-huit mois. Il souffre de douleurs, de diarrhées, de fatigue. On lui dit : "Attendez deux ans de plus." Pourquoi ? Parce qu’on a peur. Mais cette peur n’est pas soutenue par la science. La maladie inflammatoire ne disparaît pas en attendant. Elle continue de détruire l’intestin, d’affaiblir le corps, de réduire la qualité de vie. Et si le cancer ne revient pas plus souvent, pourquoi le laisser souffrir ?
Les données concrètes : pas de différence, même en chiffres
Voici ce que les études ont trouvé :
- Patients sans immunosuppresseurs : 37,5 cas de récidive pour 1 000 années-personnes
- Patients sous anti-TNF : 33,8 cas pour 1 000 années-personnes
- Patients sous méthotrexate ou azathioprine : 36,2 cas pour 1 000 années-personnes
- Patients sous combinaison (anti-TNF + modulateur) : 54,5 cas pour 1 000 années-personnes
À première vue, la combinaison semble plus risquée. Mais ce chiffre n’est pas statistiquement significatif. Il peut être dû à un biais : les patients en combinaison sont souvent les plus malades, avec des cancers plus agressifs ou des antécédents plus complexes. Ce n’est pas le traitement qui cause le risque, c’est la maladie elle-même.
Et les nouveaux traitements ? L’ustekinumab, le vedolizumab, les inhibiteurs de JAK - tous ont montré des taux de récidive équivalents, voire légèrement inférieurs. Pas parce qu’ils sont "plus sûrs", mais parce qu’ils sont souvent utilisés chez des patients mieux sélectionnés. Leur efficacité permet de mieux contrôler l’inflammation, ce qui peut indirectement améliorer la santé globale.
Quels cancers sont concernés ?
Les données couvrent tous les types de cancer : sein, poumon, colorectal, mélanome, lymphome… Sauf un : les leucémies et lymphomes actifs. Pour ces cancers du sang, le système immunitaire joue un rôle critique. On ne reprend pas un immunosuppresseur pendant un traitement actif. C’est logique. Mais une fois en rémission complète, même après un lymphome, les études ne montrent pas d’augmentation du risque de récidive.
Le mélanome, lui, a longtemps été considéré comme un cas à risque. Il est très sensible à l’immunosurveillance. Pourtant, même ici, les données récentes ne confirment pas une augmentation du risque. Les patients avec un mélanome récent (moins de deux ans) restent en surveillance étroite, mais ce n’est pas parce que les immunosuppresseurs les rendent plus vulnérables. C’est parce qu’un mélanome récent est, par nature, plus instable.
Comment prendre la décision aujourd’hui ?
On ne regarde plus le délai depuis le cancer. On regarde trois choses :
- Le type de cancer - Est-il à haut risque de récidive ?
- Le stade et le traitement - A-t-il été complètement éliminé ? A-t-il été traité par chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie ?
- La gravité de la maladie auto-immune - Est-ce que le patient est en douleur constante ? En perte de poids ? En risque de déformation articulaire ou de perforation intestinale ?
Un patient avec une arthrite rhumatoïde sévère, des articulations détruites, et un cancer du côlon traité il y a trois ans avec chirurgie et chimiothérapie complète - il peut reprendre un anti-TNF. Pas parce que c’est "sans risque", mais parce que le risque est minime et que la maladie non traitée est bien plus dangereuse.
Un patient avec un mélanome de stade 3 récemment opéré, sans traitement adjuvant, et une psoriasis modérée - on peut attendre. Pas par peur des immunosuppresseurs, mais parce qu’il faut s’assurer que le mélanome est vraiment stabilisé.
Les recommandations des sociétés savantes
En mai 2023, l’EULAR (Ligue européenne contre le rhumatisme) a mis à jour ses lignes directrices. Elles disent clairement : "Les décisions doivent être basées sur le type de cancer, son stade, le temps depuis la rémission et son pronostic, et non sur une période d’attente uniforme."
L’ACR (Collège américain de rhumatologie) a publié une note similaire en août 2023 : "L’immunosuppression n’est pas associée à une récidive du cancer chez les patients ayant eu un cancer préalable."
Même la FDA et l’EMA ont mis à jour les notices des médicaments. Pour l’infliximab, l’adalimumab, le méthotrexate, les notices indiquent désormais : "Les études cliniques n’ont pas montré d’augmentation du risque de récidive du cancer chez les patients ayant eu un cancer antérieur."
Ces changements ne sont pas anecdotiques. Ils ont un impact réel. Depuis 2017, les prescriptions de biologiques chez les patients avec antécédents de cancer ont augmenté de 18,7 % aux États-Unis. Les médecins osent enfin traiter.
Les études en cours
Les données sont solides, mais on continue d’apprendre. Deux grandes études suivent les patients en temps réel :
- RECOVER (NCT04567821) : suivi de patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin avec antécédents de cancer. Résultats attendus en 2026.
- RHEUM-CARE (NCT04321987) : suivi de 5 000 patients atteints d’arthrite rhumatoïde avec antécédents de cancer. Cette étude cherchera à identifier les combinaisons les plus sûres.
Elles ne cherchent pas à prouver que les immunosuppresseurs sont sans risque. Elles cherchent à savoir qui peut les prendre en toute sécurité, et quand.
Que faire si vous avez eu un cancer ?
Si vous avez un antécédent de cancer et que vous avez besoin d’un immunosuppresseur :
- Ne vous laissez pas dire "Attendez cinq ans" sans demander pourquoi.
- Parlez à votre rhumatologue, gastro-entérologue ou dermatologue, et à votre oncologue. Ensemble, ils peuvent décider.
- Apportez les résultats de votre traitement oncologique : stade, type, date de rémission, traitement reçu.
- Ne confondez pas "prudence" et "interdiction". La prudence, c’est un suivi régulier. L’interdiction, c’est une croyance dépassée.
La médecine n’est plus une affaire de règles fixes. C’est une affaire de balance : le risque de récidive du cancer est très faible. Le risque de ne pas traiter votre maladie auto-immune est beaucoup plus élevé. Votre corps a déjà survécu au cancer. Il mérite de ne pas souffrir inutilement.
Le futur : une approche personnalisée
Demain, on ne parlera plus de "patients avec antécédents de cancer" comme d’un groupe homogène. On parlera de : "une femme de 58 ans, rémission complète d’un cancer du sein de stade 2 il y a 4 ans, sous chimiothérapie, avec arthrite rhumatoïde sévère, CRP à 18, DAS28 à 6,2". Et on décidera, avec elle, si elle peut reprendre un anti-TNF.
C’est la médecine de précision. Et c’est ce que les données nous permettent enfin de faire.
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