- 8 janv. 2026
- Élise Marivaux
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Vous avez commencé les statines pour baisser votre cholestérol, et depuis, vous oubliez où vous avez mis vos clés. Ou vous avez du mal à trouver les bons mots en parlant. Vous vous demandez : est-ce que c’est la statine ? Ce n’est pas une simple inquiétude de patient. C’est une question posée dans des milliers de consultations, sur des forums, et même dans les revues médicales les plus sérieuses. Depuis 2012, la FDA a ajouté la perte de mémoire et la confusion parmi les effets secondaires possibles des statines. Mais est-ce réel ? Et si oui, combien de personnes sont vraiment concernées ?
Les statines, c’est quoi exactement ?
Les statines sont des médicaments prescrits depuis les années 1980 pour réduire le cholestérol LDL, le mauvais cholestérol. Elles agissent en bloquant une enzyme du foie, l’HMG-CoA réductase, qui fabrique le cholestérol. Moins de cholestérol dans le sang, c’est moins de risque de crise cardiaque ou d’AVC. C’est pourquoi plus de 39 millions d’Américains les prennent chaque année, et des millions d’Européens aussi. En France, elles sont parmi les médicaments les plus prescrits, surtout après 50 ans.
Il en existe sept principales : atorvastatine (Lipitor), simvastatine (Zocor), pravastatine (Pravachol), lovastatine, fluvastatine, rosuvastatine (Crestor) et pitavastatine (Livalo). Toutes ont le même but, mais elles ne se comportent pas de la même manière dans le corps. Certaines traversent facilement la barrière hémato-encéphalique, d’autres non. C’est crucial pour comprendre les effets sur la mémoire.
Les statines lipophiles contre les hydrophiles : une différence clé
Les statines se divisent en deux groupes selon leur capacité à traverser la barrière entre le sang et le cerveau. Les lipophiles - comme la simvastatine, l’atorvastatine et la lovastatine - sont grasses, donc elles passent facilement dans le cerveau. Les hydrophiles - comme la pravastatine et la rosuvastatine - sont plus solubles dans l’eau, donc elles restent principalement dans le sang.
Une analyse de 2023 dans le Journal of the American College of Cardiology a suivi 48 732 patients sur 12 essais cliniques. Résultat : les statines lipophiles ont été associées à 1,42 fois plus de plaintes de mémoire que les hydrophiles. Pourtant, quand on a testé objectivement la mémoire avec des examens neurologiques, aucune différence réelle n’a été trouvée. Cela veut dire que les patients ressentent quelque chose… mais ce n’est pas forcément une altération réelle de leur cerveau.
La mémoire : une plainte fréquente, mais rarement confirmée
En 2015, une étude publiée dans JAMA Internal Medicine a montré que les personnes qui venaient de commencer une statine avaient 3,78 fois plus de risques de consulter pour une perte de mémoire aiguë dans les 30 jours suivants. Mais voilà le piège : ce même risque existait aussi avec d’autres médicaments qui baissent le cholestérol, mais qui ne sont pas des statines. Ce qui suggère que ce n’est pas la molécule en elle-même, mais peut-être la peur, l’attention accrue, ou même une coïncidence temporelle.
Une étude de 2020 dans le Journal of General Internal Medicine a posé la question à 500 patients sous statines. 28 % ont dit avoir des problèmes de mémoire. Mais quand on les a testés avec des tests standardisés, seulement 8 % ont montré une vraie baisse de performance. C’est ce qu’on appelle l’effet nocebo : quand vous croyez qu’un médicament vous fera du mal, votre cerveau peut vous le faire ressentir, même s’il ne l’a pas fait.
Et si c’était l’inverse ? Les statines protègent-elles la mémoire ?
En 2022, l’Alzheimer’s Society a passé en revue 36 études impliquant plus d’un million de personnes. Résultat surprenant : ceux qui prenaient des statines avaient 21 % moins de risques de développer une démence. Pour la démence vasculaire, la réduction était même de 33 %. Pourquoi ? Parce que les statines protègent les vaisseaux sanguins. Un cerveau bien irrigué fonctionne mieux. Et les AVC ou les micro-accidents vasculaires sont des causes majeures de perte de mémoire chez les seniors.
Le Rotterdam Study, qui a suivi 12 567 personnes pendant 15 ans, a trouvé que les statines étaient liées à une baisse de 27 % du risque de démence. Ce n’est pas une corrélation. C’est une tendance forte, répétée, et cohérente sur le long terme.
Que font les experts ?
Dr JoAnn Manson, professeure à Harvard, dit clairement : « Les bénéfices des statines dépassent largement les risques pour les patients qui en ont besoin. » Elle reconnaît que certains patients ressentent des troubles, mais elle insiste sur le fait que ces effets sont rares, souvent passagers, et réversibles.
Dr Beatrice Golomb, de l’Université de Californie, a étudié 60 cas de patients qui ont signalé une perte de mémoire après avoir pris une statine. Dans la moitié des cas, les symptômes sont apparus dans les 60 jours. Et chez 56 % d’entre eux, les souvenirs sont revenus après l’arrêt du médicament. Mais elle précise aussi : « Ce ne sont pas tous les patients. Ce sont des cas spécifiques. »
Dr Krista Varady, de l’Université de l’Illinois, résume : « La majorité des essais contrôlés ne trouvent pas de lien causal entre les statines et une dégradation cognitive durable. »
Que faire si vous avez peur ?
Si vous sentez que votre mémoire flanche depuis que vous prenez une statine, ne l’arrêtez pas tout seul. Parlez à votre médecin. Voici ce qu’il peut faire :
- Évaluer si vos symptômes sont récents et liés à l’arrivée de la statine (souvent dans les 1 à 3 mois).
- Proposer un « arrêt temporaire » de 4 à 6 semaines - une pause médicale appelée « statin holiday » - pour voir si ça s’améliore.
- Si oui, réessayer la même statine : si les symptômes reviennent, c’est probablement lié.
- Si les symptômes disparaissent, essayer une statine hydrophile comme la pravastatine ou la rosuvastatine, qui traversent moins le cerveau.
- Évaluer d’autres causes possibles : manque de sommeil, dépression, hypothyroïdie, déficit en B12, ou même un début de démence.
La plupart des médecins ne suppriment pas la statine pour une simple plainte de mémoire. Ils préfèrent d’abord tester, observer, et comparer. Parce que le risque d’AVC ou de crise cardiaque est bien plus élevé que le risque d’une perte de mémoire temporaire.
Les données récentes : une piste nouvelle
Une étude de 2023 dans Nature Communications a découvert quelque chose d’intéressant : les effets cognitifs courts-termes des statines pourraient être liés à deux choses. D’abord, la baisse brutale du cholestérol LDL - le cerveau en a besoin pour fabriquer des membranes cellulaires. Ensuite, une légère élévation du taux de sucre dans le sang, observée chez certains patients. Ensemble, ces deux facteurs expliqueraient 37 % des effets rapides sur la mémoire.
Cela veut dire que si vous avez un diabète ou un taux de sucre élevé, vous pourriez être plus sensible à ces effets. Votre médecin pourrait alors ajuster votre alimentation ou votre traitement en même temps que la statine.
Que dit la réglementation ?
La FDA a ajouté la perte de mémoire comme effet secondaire possible en 2012, mais elle précise que c’est rare et réversible. L’Agence européenne des médicaments (EMA) va encore plus loin : elle classe les troubles de la mémoire comme « très rares » - moins d’un cas pour 10 000 patients. Ce n’est pas une alerte majeure. C’est une mention pour information.
Les notices de médicaments comme Lipitor ou Zocor mentionnent ces effets, mais elles ne donnent pas de conseils pratiques. En revanche, l’American Heart Association a publié un guide pour les patients avec des outils pour noter ses symptômes, les dates, et les questions à poser au médecin.
Le verdict : faut-il arrêter les statines pour la mémoire ?
Non. Pas sans avis médical. Pour la grande majorité des gens, les statines sauvent des vies. Elles réduisent les risques cardiaques de 25 à 30 %, ce qui est énorme. Les effets sur la mémoire, quand ils existent, sont rares, souvent passagers, et disparaissent en quelques semaines après l’arrêt.
Si vous avez des doutes, parlez-en. Mais ne confondez pas une inquiétude normale avec un danger réel. Votre cerveau n’est pas en train de se détruire parce que vous prenez une statine. En revanche, votre cœur, lui, pourrait être en danger si vous arrêtez sans raison.
Les études les plus fiables montrent que les statines protègent le cerveau à long terme. Ce qui est effrayant, ce n’est pas la statine. C’est l’idée qu’on pourrait l’arrêter pour une peur qui n’a pas de fondement scientifique solide.
Les statines causent-elles vraiment une perte de mémoire ?
Certaines personnes rapportent des troubles de mémoire après avoir commencé une statine, mais les études scientifiques ne confirment pas de lien causal direct. Les plaintes sont fréquentes, mais les tests objectifs montrent rarement une baisse réelle de la cognition. Les effets sont généralement bénins, temporaires, et réversibles à l’arrêt du traitement.
Quelle statine est la moins susceptible d’affecter la mémoire ?
Les statines hydrophiles - comme la pravastatine et la rosuvastatine - traversent moins bien la barrière hémato-encéphalique. Elles sont donc moins susceptibles d’interagir avec le cerveau. Si vous avez des inquiétudes, votre médecin peut vous proposer de changer vers l’une de ces deux options.
Faut-il arrêter les statines si j’oublie des choses ?
Non, pas sans consulter votre médecin. Une perte de mémoire peut avoir de nombreuses causes : stress, sommeil, dépression, déficit vitaminique. Un arrêt brutal augmente le risque de crise cardiaque. Votre médecin peut proposer une pause temporaire de 4 à 6 semaines pour évaluer si les symptômes disparaissent.
Les statines augmentent-elles le risque de démence ?
Au contraire. Des études à grande échelle, incluant plus d’un million de personnes, montrent que les statines réduisent le risque de démence de 21 %, et jusqu’à 33 % pour la démence vasculaire. Elles protègent les vaisseaux du cerveau, ce qui aide à préserver la mémoire à long terme.
Combien de temps faut-il pour que la mémoire revienne après l’arrêt d’une statine ?
Dans les cas où les troubles sont liés à la statine, la plupart des patients remarquent une amélioration dans les 2 à 4 semaines après l’arrêt. Certains mettent jusqu’à 6 semaines. Si les symptômes persistent au-delà, il faut chercher d’autres causes.