- 30 nov. 2025
- Élise Marivaux
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Beaucoup de seniors prennent cinq, dix, voire plus de médicaments chaque jour. Certains ont été prescrits il y a des années, pour une condition qui n’existe plus. D’autres sont des traitements préventifs qui n’apportent plus aucun bénéfice. Et pourtant, ils continuent d’être pris - simplement parce que personne n’a jamais pensé à les arrêter. C’est ce qu’on appelle la polypharmacie, un phénomène courant chez les personnes âgées, et qui devient un risque majeur pour leur santé.
Pourquoi arrêter un médicament peut être plus sûr que de le garder
On pense souvent que plus on prend de médicaments, mieux on est soigné. Mais chez les seniors, c’est souvent l’inverse. Chaque médicament ajouté augmente le risque d’effets secondaires, d’interactions, de chutes, de confusion, ou même d’hospitalisation. Un médicament prescrit pour une hypertension à 70 ans peut devenir inutile à 85 ans, surtout si la personne est devenue très faible ou si son espérance de vie s’est raccourcie. Dans ces cas, continuer le traitement ne protège pas - il nuit.La déprescription, c’est l’arrêt ou la réduction volontaire d’un médicament quand les risques dépassent les bénéfices. Ce n’est pas une erreur médicale. C’est une intervention thérapeutique aussi sérieuse que de prescrire un nouveau traitement. Et contrairement à ce que beaucoup croient, elle n’est pas réservée aux personnes en fin de vie. Elle concerne aussi les seniors en bonne santé, mais qui prennent des médicaments inutiles depuis des années.
Quand faut-il envisager une déprescription ?
Il ne s’agit pas d’arrêter tous les médicaments d’un coup. C’est un processus ciblé, personnalisé, et progressif. Voici cinq situations où la déprescription doit être discutée sérieusement :- Apparition de nouveaux symptômes : Une fatigue soudaine, des étourdissements, une confusion, une perte d’appétit, ou des chutes répétées peuvent être des signes d’effets secondaires médicamenteux. Beaucoup de ces symptômes sont attribués à l’âge, alors qu’ils viennent d’un médicament.
- Maladie avancée ou perte d’autonomie : Si une personne souffre de démence sévère, d’insuffisance cardiaque terminale, ou est totalement dépendante pour les activités quotidiennes, certains traitements préventifs - comme les statines ou les antidiabétiques - n’ont plus de sens. Le but n’est plus de vivre plus longtemps, mais de vivre mieux.
- Médicaments à haut risque : Certains médicaments sont particulièrement dangereux pour les seniors. Les benzodiazépines (pour le sommeil ou l’anxiété), les anticholinergiques (pour la vessie ou les allergies), les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), et les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) sur le long terme sont des candidats fréquents à la déprescription.
- Traitements préventifs sans bénéfice à court terme : Prendre un aspirine tous les jours pour prévenir une crise cardiaque ? Peut-être utile à 60 ans. Mais à 85 ans, avec un risque accru de saignements, les bénéfices sont minimes. De même, les vaccins contre la grippe ou le pneumocoque restent importants, mais les traitements pour prévenir l’ostéoporose ou le cancer du côlon peuvent être arrêtés si l’espérance de vie est limitée.
- Renouvellement automatique sans réévaluation : Combien de fois avez-vous vu un médicament prescrit pour 3 mois, puis renouvelé pendant 10 ans sans qu’on se demande si c’est encore nécessaire ? C’est un problème systémique : les médecins prescrivent, les pharmaciens renouvellent, et les patients prennent - sans jamais poser la question : « Est-ce que je dois encore prendre ça ? »
Comment se déroule une déprescription réussie ?
Ce n’est pas un simple « arrêtez ce médicament ». C’est un processus structuré, en cinq étapes :- Évaluer la situation globale : Le médecin ou le pharmacien passe en revue tous les médicaments, y compris les suppléments, les herbes et les produits en vente libre. Il vérifie les indications initiales, la durée d’utilisation, et les effets observés.
- Identifier les médicaments à risque : Des outils comme les Critères de Beers ou les critères STOPP permettent de repérer les médicaments potentiellement inappropriés chez les seniors. Par exemple, les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) sont souvent prescrits à tort pour des brûlures d’estomac passagères, alors qu’ils augmentent le risque de fractures et d’infections intestinales après 6 mois d’utilisation.
- Discuter avec le patient : La déprescription ne peut pas se faire sans consentement. Il faut expliquer clairement : pourquoi ce médicament pourrait être arrêté, quels sont les bénéfices attendus, et quels symptômes surveiller.
- Arrêter un seul médicament à la fois : C’est crucial. Si on arrête plusieurs médicaments en même temps, on ne sait pas lequel cause une amélioration ou une réaction négative. On commence par le plus risqué ou le moins utile.
- Surveiller les effets : Après l’arrêt, on suit la personne pendant plusieurs semaines. Les symptômes reviennent-ils ? Y a-t-il plus d’énergie, moins de vertiges, une meilleure qualité de sommeil ? Ces signes confirment que l’arrêt était la bonne décision.
Des études montrent que cette approche réduit les effets indésirables de 17 à 30 %, diminue les hospitalisations de 12 à 25 %, et améliore le bien-être sans augmenter les risques de maladies chroniques. Des programmes comme ceux de Deprescribing.org proposent des guides clairs, des fiches pour les patients, et même des vidéos explicatives pour faciliter ces conversations.
Les pièges à éviter
Même avec les meilleures intentions, des erreurs sont fréquentes.- Arrêter trop vite : Certains médicaments, comme les antidépresseurs ou les bêta-bloquants, doivent être réduits progressivement pour éviter un rebond dangereux. Un arrêt brutal peut provoquer des palpitations, des insomnies, ou même des crises cardiaques.
- Confondre réduction et arrêt : Réduire la dose n’est pas toujours une solution. Parfois, le médicament doit être arrêté complètement. Par exemple, un IPP pris à dose faible pendant 5 ans n’est pas plus sûr qu’à dose élevée - il reste inutile.
- Ne pas impliquer le pharmacien : Les pharmaciens sont souvent les mieux placés pour repérer les doublons, les interactions, ou les traitements inutiles. Pourtant, ils sont rarement consultés dans le processus de déprescription.
- Ignorer les préférences du patient : Certains seniors veulent continuer un médicament parce qu’ils croient qu’il les protège, même s’il n’a plus d’effet. Il faut respecter cela - mais aussi leur donner les faits pour qu’ils puissent choisir en connaissance de cause.
Qui peut aider à faire une déprescription ?
Ce n’est pas une tâche que le patient doit accomplir seul. Plusieurs professionnels peuvent jouer un rôle :- Le médecin traitant : Il connaît l’historique médical et peut coordonner les changements.
- Le pharmacien : Il peut faire une revue complète des médicaments pris à domicile, détecter les doublons, et proposer des alternatives.
- Le gériatre : Spécialiste des maladies du vieillissement, il est formé pour évaluer les bénéfices et risques des traitements chez les seniors complexes.
- Les soignants à domicile ou en EHPAD : Ils observent les changements de comportement, d’appétit, ou de mobilité, et peuvent alerter sur des effets secondaires.
En France, les consultations de pharmacie en ville peuvent inclure des « bilans médicamenteux » payés par la Sécurité sociale - un outil sous-utilisé. En EHPAD, des protocoles de déprescription sont de plus en plus mis en place, avec des résultats concrets : moins de chutes, moins de sédations, plus de clarté mentale.
Et si le médicament était nécessaire après tout ?
C’est une crainte légitime. Et c’est pourquoi la déprescription est toujours faite avec surveillance. Si un symptôme revient après l’arrêt, on peut réintroduire le médicament. Mais souvent, ce qui revient, c’est l’ancien problème - pas une nouvelle maladie. Par exemple, une personne qui arrête un IPP peut retrouver des brûlures d’estomac, mais ce n’est pas une maladie de l’estomac - c’est juste un reflux passager, souvent gérable par des changements alimentaires ou une position de sommeil.Le plus important : ne jamais avoir peur de poser la question. « Dois-je encore prendre ce médicament ? » est une question tout à fait légitime - et c’est celle que les médecins devraient poser en premier.
Le futur de la déprescription
Les systèmes de santé commencent à intégrer la déprescription dans les outils numériques. Des logiciels dans les dossiers médicaux électroniques peuvent maintenant alerter les médecins quand un patient âgé prend un médicament à haut risque. Des applications mobiles, comme celles développées par l’Université de Toronto ou l’Université de Sydney, aident à personnaliser les décisions en fonction de l’âge, des maladies, et des préférences du patient.L’Organisation mondiale de la santé a classé la déprescription comme une priorité mondiale pour la sécurité des patients jusqu’en 2030. Ce n’est plus une idée marginale. C’est une pratique médicale essentielle.
Arrêter un médicament, ce n’est pas abandonner un traitement. C’est rétablir un équilibre. C’est choisir la qualité de vie plutôt que la quantité de pilules. Et pour un senior, c’est souvent la meilleure décision qu’il puisse prendre.
La déprescription est-elle dangereuse pour les seniors ?
Non, la déprescription bien menée est plus sûre que de continuer des médicaments inutiles. Elle réduit les risques d’effets secondaires, de chutes, de confusion et d’hospitalisations. Les études montrent qu’elle diminue les événements indésirables de 17 à 30 % sans augmenter les risques de maladies. Le danger vient de ne rien changer, pas de réduire les traitements.
Peut-on arrêter un médicament sans avis médical ?
Non. Certains médicaments, comme les antidépresseurs, les corticoïdes ou les bêta-bloquants, doivent être arrêtés progressivement pour éviter des effets de rebond dangereux. Même un simple somnifère peut provoquer des insomnies sévères ou des anxiétés si on l’arrête brutalement. Toujours consulter un médecin ou un pharmacien avant d’arrêter un traitement.
Quels sont les médicaments les plus souvent inutiles chez les seniors ?
Les plus fréquemment inutiles sont : les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) pris depuis plus de 6 mois sans indication, les benzodiazépines (pour le sommeil ou l’anxiété), les anticholinergiques (pour la vessie ou les allergies), les AINS (anti-inflammatoires), et certains traitements préventifs comme les statines ou les aspirines chez les personnes très âgées ou très fragiles.
Comment savoir si un médicament est encore utile ?
Posez-vous trois questions : 1) Pourquoi ce médicament a-t-il été prescrit ? 2) Est-ce que je ressens encore les bénéfices ? 3) Est-ce que je suis toujours dans la même situation de santé ? Si la réponse à l’une de ces questions est « non », il est temps d’en parler à votre médecin. Un bilan médicamenteux annuel est recommandé pour les seniors sous plusieurs traitements.
La déprescription peut-elle améliorer la qualité de vie ?
Oui, et c’est souvent le résultat le plus important. Beaucoup de seniors rapportent plus d’énergie, moins de vertiges, un meilleur sommeil, et plus de clarté mentale après l’arrêt d’un ou deux médicaments inutiles. Réduire la charge médicamenteuse, c’est retrouver un peu de liberté, de confort, et de dignité.