- 30 nov. 2025
- Élise Marivaux
- 14
Les personnes âgées prennent souvent trop de médicaments. Pas parce qu’elles le veulent, mais parce que chaque médecin a prescrit quelque chose pour un problème précis, sans jamais regarder l’ensemble. Résultat ? Une boîte à pilules qui ressemble à un stock de pharmacie. Et ce n’est pas anodin : révision médicamenteuse n’est pas un luxe, c’est une nécessité de santé publique.
Pourquoi les seniors prennent-ils trop de médicaments ?
Chaque maladie chronique - diabète, hypertension, arthrose, trouble de la thyroïde - a son traitement. Et quand une personne en a trois, quatre ou cinq, chaque spécialiste ajoute sa propre ordonnance. Personne ne demande : « Est-ce que tout ça ensemble est encore utile ? »
En 2025, plus de 40 % des personnes de plus de 65 ans aux États-Unis prennent cinq médicaments ou plus. En France, les chiffres sont similaires. Ce phénomène s’appelle la polypharmacie. Et elle n’est pas neutre. Elle augmente le risque de chutes, de confusion mentale, d’hospitalisations inutiles et même de décès prématurés. Des études montrent que 17 à 30 % des effets indésirables liés aux médicaments chez les seniors pourraient être évités simplement en arrêtant certains traitements inutiles.
Qu’est-ce que la déprescription ?
La déprescription, c’est l’inverse de la prescription. Ce n’est pas un arrêt brutal, ni une négligence. C’est un processus médical réfléchi : évaluer chaque médicament, voir si ses bénéfices l’emportent encore sur ses risques, et décider, avec le patient, de l’arrêter ou d’en réduire la dose.
Ce mot a été inventé en 2003 par un médecin australien, Michael Woodward. Aujourd’hui, il est reconnu par l’Organisation mondiale de la santé, les sociétés de gériatrie et les agences de santé publique. La déprescription suit les mêmes étapes qu’une nouvelle prescription : définir un objectif de soin, évaluer les risques et bénéfices, obtenir le consentement du patient, et surveiller les effets après l’arrêt.
Elle ne vise pas à réduire le nombre total de médicaments, mais à éliminer ceux qui sont inutiles, dangereux ou inadaptés. Par exemple : un anticoagulant prescrit pour un risque de caillot il y a 10 ans, alors que la personne est maintenant en fin de vie. Ou un traitement pour prévenir l’ostéoporose chez quelqu’un qui ne peut plus marcher et n’a plus d’espérance de vie à long terme.
Cinq situations où arrêter un médicament est une bonne idée
Voici cinq scénarios clairs où la déprescription doit être envisagée sans attendre :
- Apparition de nouveaux symptômes : une perte d’équilibre, une confusion, une fatigue soudaine, une perte d’appétit. Ces signes ne sont pas forcément liés à l’âge. Ils peuvent être causés par un médicament. Arrêter un seul traitement à la fois permet de voir si ça s’améliore.
- Maladie avancée ou fin de vie : si une personne a une démence sévère, un cancer en phase terminale, ou dépend entièrement des autres pour se lever, se laver ou manger, les traitements préventifs - comme les statines pour le cholestérol ou les vaccins annuels - n’ont plus de sens. Le but n’est plus de vivre plus longtemps, mais de vivre mieux.
- Médicaments à haut risque : certains médicaments sont particulièrement dangereux chez les seniors. Les benzodiazépines (comme le Valium ou le Xanax) augmentent le risque de chutes et de démence. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme le diclofénac ou l’ibuprofène peuvent causer des saignements gastriques. Les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) comme le omeprazole sont souvent pris des années sans raison, alors qu’ils augmentent le risque de fractures et d’infections intestinales.
- Prévention à long terme sans bénéfice immédiat : un médicament pour prévenir une crise cardiaque dans 10 ans n’a pas de valeur si la personne n’a pas 10 ans à vivre. Les traitements préventifs comme les statines ou les aspirines quotidiennes doivent être réévalués à chaque consultation.
- Redondance ou doublons : une personne peut avoir deux médicaments pour la même chose, prescrits par deux médecins différents. Un antihypertenseur d’un côté, un autre de l’autre. Ou deux traitements pour le reflux gastrique. C’est une erreur fréquente, et facile à corriger.
Comment ça se passe en pratique ?
Arrêter un médicament ne se fait pas en une visite. C’est un processus lent, personnalisé, et souvent répété.
La première étape : faire une liste complète de tous les médicaments. Pas seulement ceux prescrits par un médecin - inclure les vitamines, les herbes, les suppléments, les médicaments achetés sans ordonnance. Beaucoup de seniors prennent du ginkgo biloba, du curcuma ou du CBD, sans savoir qu’ils interagissent avec leurs traitements.
Ensuite, on utilise des outils validés comme les critères de Beers ou STOPP. Ce sont des listes de médicaments à éviter chez les personnes âgées. Par exemple, les anticholinergiques (utilisés pour la vessie ou les allergies) sont sur cette liste : ils altèrent la mémoire et la concentration.
La troisième étape : discuter avec le patient. Pas avec la famille, pas avec le médecin seul. Avec la personne elle-même. Qu’est-ce qu’elle veut ? Vivre plus longtemps ? Moins de pilules ? Moins de fatigue ? Moins de visites à l’hôpital ? La déprescription n’est pas une décision médicale, c’est une décision de vie.
Enfin, on arrête un seul médicament à la fois. Et on attend. Parfois plusieurs semaines. On surveille : les symptômes reviennent-ils ? Y a-t-il une amélioration ? Une nouvelle fatigue ? Une meilleure forme ? C’est comme un test : si l’arrêt ne change rien, le médicament était inutile. Si ça va mieux, c’est une victoire.
Les pièges à éviter
Beaucoup pensent que « moins de médicaments = moins de soins ». C’est faux. Moins de médicaments inutiles = plus de sécurité, plus de clarté, plus de qualité de vie.
Un autre piège : arrêter trop vite. Certains patients ont peur que leur maladie revienne. Mais si un médicament n’était pas efficace depuis des mois, il ne protège pas. Il encombre.
Et puis, il y a la peur du médecin. Beaucoup de seniors n’osent pas demander : « Est-ce que je peux arrêter ça ? » Parce qu’ils croient que le médecin a tout prescrit pour une bonne raison. Or, les médecins eux-mêmes sont souvent mal formés à la déprescription. Les manuels de médecine parlent de comment commencer un traitement, mais rarement de comment l’arrêter.
Qui peut aider ?
Un médecin généraliste peut lancer le processus. Mais les meilleurs résultats viennent des pharmaciens spécialisés en gériatrie. Ils passent des heures à analyser les ordonnances, à repérer les doublons, à expliquer les risques. Dans les études, les interventions menées par des pharmaciens ont réduit les médicaments inappropriés de 20 à 40 %.
Les hôpitaux commencent aussi à intégrer des outils numériques : des systèmes qui alertent le médecin quand il prescrit un médicament dangereux à un senior. Des applications comme Deprescribing.org proposent des guides gratuits, des vidéos, des fiches à imprimer pour les patients.
Et les familles ? Elles jouent un rôle clé. En notant les changements : « Maman a moins de mal à se lever », « Il n’a plus d’hallucinations depuis qu’il a arrêté le médicament pour la vessie. » Ces observations sont précieuses.
Et si ça ne va pas bien après l’arrêt ?
Il est normal d’avoir peur. Certains symptômes peuvent revenir. Ce n’est pas toujours un échec. C’est une information. Si la pression artérielle remonte après l’arrêt d’un antihypertenseur, on réévalue. Si la douleur réapparaît, on cherche une autre solution. La déprescription n’est pas un « tout ou rien ». C’est un ajustement continu.
Le plus important : ne pas se sentir coupable. Arrêter un médicament n’est pas un échec thérapeutique. C’est une réussite de sécurité. C’est un acte de respect pour le corps, pour le temps, pour la dignité.
Quelques chiffres qui parlent
- Les effets indésirables liés aux médicaments coûtent environ 30 milliards de dollars par an aux États-Unis - la plupart évitables.
- Les seniors qui suivent un programme de déprescription voient leurs hospitalisations réduites de 12 à 25 %.
- Près de 50 % des seniors prennent au moins un médicament potentiellement inapproprié, selon les critères de Beers.
- Les personnes qui arrêtent les benzodiazépines retrouvent souvent leur mémoire et leur équilibre en quelques semaines.
La déprescription n’est pas une mode. C’est une révolution silencieuse dans les soins aux personnes âgées. Elle ne se fait pas avec un nouveau médicament. Elle se fait avec une question simple : « Est-ce que ce traitement me fait encore du bien, ou juste du mal ? »
Est-ce que tous les seniors doivent arrêter leurs médicaments ?
Non. La déprescription ne concerne que les médicaments inutiles, dangereux ou inadaptés. Un traitement pour l’insuffisance cardiaque, un antidiabétique bien ajusté, ou un traitement contre l’hypertension bien contrôlée doivent être maintenus. L’objectif n’est pas de réduire le nombre de médicaments, mais d’éliminer ceux qui ne servent plus à rien ou qui font plus de mal que de bien.
Puis-je arrêter un médicament tout seul ?
Non. Certains médicaments, comme les corticoïdes, les antidépresseurs, les antihypertenseurs ou les anticonvulsivants, ne peuvent pas être arrêtés brutalement. Cela peut provoquer des rechutes graves, des crises, ou des effets de sevrage dangereux. Toujours consulter un médecin ou un pharmacien avant d’arrêter un traitement, même si vous pensez qu’il ne vous sert plus.
Les suppléments comme les vitamines ou les herbes comptent-ils dans la révision ?
Oui. Beaucoup de seniors prennent des compléments sans en parler à leur médecin. Or, certains peuvent interagir avec les médicaments : le ginkgo biloba augmente le risque de saignements avec les anticoagulants, le St-John’s Wort diminue l’efficacité des contraceptifs et des traitements du cancer. Tous les produits, même naturels, doivent être listés lors d’une révision médicamenteuse.
La déprescription fonctionne-t-elle vraiment ?
Oui. Des études publiées dans des revues médicales comme JAMA et le Journal of the American Geriatrics Society montrent que les programmes de déprescription réduisent les chutes de 20 %, les hospitalisations de 12 à 25 %, et améliorent la qualité de vie sans augmenter la mortalité. Les patients se sentent plus en contrôle, moins fatigués, et plus clairs mentalement.
Où trouver un professionnel formé à la déprescription ?
Commencez par votre médecin généraliste. Demandez-lui s’il connaît les critères de Beers ou s’il travaille avec un pharmacien spécialisé en gériatrie. Dans certaines régions, des centres de santé proposent des consultations dédiées à la révision médicamenteuse. Vous pouvez aussi consulter le site Deprescribing.org, qui propose des ressources gratuites en français et des listes de professionnels formés.
14 Commentaires
Franchement, j’en ai marre de voir des vieux se faire bourrer de pilules comme des dindes de Noël. Mon grand-père prenait 14 médicaments, dont 7 qui ne servaient à rien. Un jour il a arrêté les benzodiazépines et il a retrouvé sa mémoire. C’était comme s’il était revenu à la vie. Les médecins devraient être obligés de faire une révision annuelle, pas juste ajouter des trucs comme des robots.
La déprescription, c’est pas juste une bonne idée, c’est une nécessité éthique. On traite les symptômes comme si c’était des ennemis, mais on oublie que le corps vieillit, pas les protocoles. Un anticoagulant prescrit en 2012 pour un risque de thrombose après une chirurgie, alors que la personne est maintenant en EHPAD et ne sort plus de son lit… c’est pas de la médecine, c’est de la bureaucratie pharmaceutique. Il faut repenser la médecine comme un ajustement continu, pas comme un script immuable.
Je suis pharmacien et je vois ça tous les jours. Des gens qui prennent 3 IPP pour un reflux qui a disparu depuis 5 ans. Des gens qui prennent du ginkgo avec du warfarine et qui se demandent pourquoi ils ont des ecchymoses partout. Le pire c’est quand ils disent ‘j’ai pas dit à mon médecin pour pas qu’il me fasse la tête’. On a besoin de plus de pharmaciens en gériatrie, pas de plus de pilules. Et oui les vitamines aussi comptent, même si c’est ‘naturel’ ça peut tuer
La France est devenue un pays de consommateurs de pilules. On a plus de médecins que de boulangeries, mais on ne sait plus arrêter rien. Les Allemands, les Suédois, ils font ça depuis des années. Nous on préfère garder les médicaments comme des trophées. ‘Mais il a été prescrit par un professeur !’ Oui et alors ? Il a été prescrit en 2008, le patient est mort en 2015 de saignement gastrique. La médecine française est un musée de l’absurde. Il faut une loi, pas des conseils.
Et si on arrêtait les médicaments… et que la personne mourait ? Qui est responsable ? Le médecin ? Le pharmacien ? La famille ? La société ? C’est un piège mortel. Vous parlez de ‘qualité de vie’… mais si on arrête un médicament et qu’elle meurt dans les 6 mois, c’est une victoire ? C’est de la manipulation émotionnelle. La prudence, c’est la seule vertu ici.
La déprescription, concept émergent, s’inscrit dans une logique de rationalisation des soins. Toutefois, la mise en œuvre présente des risques épistémologiques majeurs : la réduction de la charge médicamenteuse ne doit pas être confondue avec une abdication de la responsabilité thérapeutique. Les critères de Beers, bien qu’utiles, sont des outils statistiques, non des directives normatives absolues. Une approche individualisée, fondée sur une évaluation multidimensionnelle, reste impérative.
Je vois trop de gens qui ont peur de demander à arrêter un truc. Et pourtant, quand ils le font, c’est souvent une révolution. Un papy qui arrête son antihypertenseur et qui peut enfin jouer avec ses petits-enfants sans être en mode zombie. La clé ? Parler. Pas avec le médecin, avec la personne. Qu’est-ce qu’elle veut ? Vivre 10 ans de plus ? Ou 5 ans sans fatigue, sans confusion, sans 12 pilules par jour ? C’est ça, la vraie médecine. Pas les protocoles. La vie.
Mon père a arrêté les AINS il y a 2 ans. Il avait mal au genou, mais il avait aussi des ulcères. On a remplacé par des séances de kiné + du paracétamol. Il marche mieux, il mange mieux, il dort mieux. Et il est vivant. Les médecins sont formés pour prescrire, pas pour arrêter. C’est un problème de système. Mais ça change lentement. Les pharmaciens, eux, ils sont là pour ça. Faites-leur confiance.
Je suis hyper content que ce sujet soit enfin abordé 😊. J’ai vu ma mère passer de 11 à 5 médicaments en 6 mois. Elle a retrouvé sa voix, sa rigueur, son humour. Les gens pensent que moins de pilules = moins de soins… mais non, c’est moins de bruit pour entendre ce qui compte vraiment. Merci pour ce post. J’ai partagé avec toute ma famille 💙
La déprescription est une pratique fondamentale, mais elle nécessite un accompagnement structuré. Le risque de récidive ou d’effets de sevrage n’est pas négligeable. La coordination entre médecins, pharmaciens et patients est essentielle. Sans suivi, on risque de remplacer la polypharmacie par l’abandon thérapeutique.
J’ai lu ce post en pleine nuit. J’ai pensé à ma grand-mère. Elle prenait un médicament pour la mémoire… mais elle avait déjà la démence. Personne n’a jamais demandé si ça servait à quelque chose. J’ai pleuré. Pas parce que c’est triste. Parce que c’est si banal. Et si on arrêtait de croire que plus de médicaments = plus de soins ? Et si on arrêtait de croire que la médecine c’est juste une liste ?
Mon oncle a arrêté les statines à 82 ans. Il avait 10 ans de vie devant lui, pas 30. Il a arrêté. Il a mangé du fromage, il a bu un peu de vin, il a fait des promenades. Il est mort à 88, en paix, sans hospitalisation. Il n’était pas malade. Il était vivant. C’est ça la déprescription. Pas une réduction. Une libération.
Je travaille en EHPAD. Je vois les médicaments s’accumuler comme des feuilles mortes. Un jour, j’ai fait une liste avec une résidente : 17 médicaments. On en a retiré 9. Elle a retrouvé la capacité à reconnaître ses petits-enfants. Elle a souri pour la première fois en 18 mois. Ce n’est pas un miracle. C’est une révolution silencieuse. Et elle est possible. Il suffit d’écouter. Pas de prescrire. D’écouter.
Et puis tu as les médecins qui te disent ‘c’est pas moi qui l’a prescrit’… mais ils le gardent quand même. Comme si c’était une loi divine. Mon grand-père avait deux antihypertenseurs différents. Deux médecins différents. Personne ne s’est parlé. C’est ça la médecine moderne : du chaos organisé. Et les patients paient le prix.