- 30 nov. 2025
- Élise Marivaux
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Les personnes âgées prennent souvent trop de médicaments. Pas parce qu’elles le veulent, mais parce que chaque médecin a prescrit quelque chose pour un problème précis, sans jamais regarder l’ensemble. Résultat ? Une boîte à pilules qui ressemble à un stock de pharmacie. Et ce n’est pas anodin : révision médicamenteuse n’est pas un luxe, c’est une nécessité de santé publique.
Pourquoi les seniors prennent-ils trop de médicaments ?
Chaque maladie chronique - diabète, hypertension, arthrose, trouble de la thyroïde - a son traitement. Et quand une personne en a trois, quatre ou cinq, chaque spécialiste ajoute sa propre ordonnance. Personne ne demande : « Est-ce que tout ça ensemble est encore utile ? »
En 2025, plus de 40 % des personnes de plus de 65 ans aux États-Unis prennent cinq médicaments ou plus. En France, les chiffres sont similaires. Ce phénomène s’appelle la polypharmacie. Et elle n’est pas neutre. Elle augmente le risque de chutes, de confusion mentale, d’hospitalisations inutiles et même de décès prématurés. Des études montrent que 17 à 30 % des effets indésirables liés aux médicaments chez les seniors pourraient être évités simplement en arrêtant certains traitements inutiles.
Qu’est-ce que la déprescription ?
La déprescription, c’est l’inverse de la prescription. Ce n’est pas un arrêt brutal, ni une négligence. C’est un processus médical réfléchi : évaluer chaque médicament, voir si ses bénéfices l’emportent encore sur ses risques, et décider, avec le patient, de l’arrêter ou d’en réduire la dose.
Ce mot a été inventé en 2003 par un médecin australien, Michael Woodward. Aujourd’hui, il est reconnu par l’Organisation mondiale de la santé, les sociétés de gériatrie et les agences de santé publique. La déprescription suit les mêmes étapes qu’une nouvelle prescription : définir un objectif de soin, évaluer les risques et bénéfices, obtenir le consentement du patient, et surveiller les effets après l’arrêt.
Elle ne vise pas à réduire le nombre total de médicaments, mais à éliminer ceux qui sont inutiles, dangereux ou inadaptés. Par exemple : un anticoagulant prescrit pour un risque de caillot il y a 10 ans, alors que la personne est maintenant en fin de vie. Ou un traitement pour prévenir l’ostéoporose chez quelqu’un qui ne peut plus marcher et n’a plus d’espérance de vie à long terme.
Cinq situations où arrêter un médicament est une bonne idée
Voici cinq scénarios clairs où la déprescription doit être envisagée sans attendre :
- Apparition de nouveaux symptômes : une perte d’équilibre, une confusion, une fatigue soudaine, une perte d’appétit. Ces signes ne sont pas forcément liés à l’âge. Ils peuvent être causés par un médicament. Arrêter un seul traitement à la fois permet de voir si ça s’améliore.
- Maladie avancée ou fin de vie : si une personne a une démence sévère, un cancer en phase terminale, ou dépend entièrement des autres pour se lever, se laver ou manger, les traitements préventifs - comme les statines pour le cholestérol ou les vaccins annuels - n’ont plus de sens. Le but n’est plus de vivre plus longtemps, mais de vivre mieux.
- Médicaments à haut risque : certains médicaments sont particulièrement dangereux chez les seniors. Les benzodiazépines (comme le Valium ou le Xanax) augmentent le risque de chutes et de démence. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme le diclofénac ou l’ibuprofène peuvent causer des saignements gastriques. Les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) comme le omeprazole sont souvent pris des années sans raison, alors qu’ils augmentent le risque de fractures et d’infections intestinales.
- Prévention à long terme sans bénéfice immédiat : un médicament pour prévenir une crise cardiaque dans 10 ans n’a pas de valeur si la personne n’a pas 10 ans à vivre. Les traitements préventifs comme les statines ou les aspirines quotidiennes doivent être réévalués à chaque consultation.
- Redondance ou doublons : une personne peut avoir deux médicaments pour la même chose, prescrits par deux médecins différents. Un antihypertenseur d’un côté, un autre de l’autre. Ou deux traitements pour le reflux gastrique. C’est une erreur fréquente, et facile à corriger.
Comment ça se passe en pratique ?
Arrêter un médicament ne se fait pas en une visite. C’est un processus lent, personnalisé, et souvent répété.
La première étape : faire une liste complète de tous les médicaments. Pas seulement ceux prescrits par un médecin - inclure les vitamines, les herbes, les suppléments, les médicaments achetés sans ordonnance. Beaucoup de seniors prennent du ginkgo biloba, du curcuma ou du CBD, sans savoir qu’ils interagissent avec leurs traitements.
Ensuite, on utilise des outils validés comme les critères de Beers ou STOPP. Ce sont des listes de médicaments à éviter chez les personnes âgées. Par exemple, les anticholinergiques (utilisés pour la vessie ou les allergies) sont sur cette liste : ils altèrent la mémoire et la concentration.
La troisième étape : discuter avec le patient. Pas avec la famille, pas avec le médecin seul. Avec la personne elle-même. Qu’est-ce qu’elle veut ? Vivre plus longtemps ? Moins de pilules ? Moins de fatigue ? Moins de visites à l’hôpital ? La déprescription n’est pas une décision médicale, c’est une décision de vie.
Enfin, on arrête un seul médicament à la fois. Et on attend. Parfois plusieurs semaines. On surveille : les symptômes reviennent-ils ? Y a-t-il une amélioration ? Une nouvelle fatigue ? Une meilleure forme ? C’est comme un test : si l’arrêt ne change rien, le médicament était inutile. Si ça va mieux, c’est une victoire.
Les pièges à éviter
Beaucoup pensent que « moins de médicaments = moins de soins ». C’est faux. Moins de médicaments inutiles = plus de sécurité, plus de clarté, plus de qualité de vie.
Un autre piège : arrêter trop vite. Certains patients ont peur que leur maladie revienne. Mais si un médicament n’était pas efficace depuis des mois, il ne protège pas. Il encombre.
Et puis, il y a la peur du médecin. Beaucoup de seniors n’osent pas demander : « Est-ce que je peux arrêter ça ? » Parce qu’ils croient que le médecin a tout prescrit pour une bonne raison. Or, les médecins eux-mêmes sont souvent mal formés à la déprescription. Les manuels de médecine parlent de comment commencer un traitement, mais rarement de comment l’arrêter.
Qui peut aider ?
Un médecin généraliste peut lancer le processus. Mais les meilleurs résultats viennent des pharmaciens spécialisés en gériatrie. Ils passent des heures à analyser les ordonnances, à repérer les doublons, à expliquer les risques. Dans les études, les interventions menées par des pharmaciens ont réduit les médicaments inappropriés de 20 à 40 %.
Les hôpitaux commencent aussi à intégrer des outils numériques : des systèmes qui alertent le médecin quand il prescrit un médicament dangereux à un senior. Des applications comme Deprescribing.org proposent des guides gratuits, des vidéos, des fiches à imprimer pour les patients.
Et les familles ? Elles jouent un rôle clé. En notant les changements : « Maman a moins de mal à se lever », « Il n’a plus d’hallucinations depuis qu’il a arrêté le médicament pour la vessie. » Ces observations sont précieuses.
Et si ça ne va pas bien après l’arrêt ?
Il est normal d’avoir peur. Certains symptômes peuvent revenir. Ce n’est pas toujours un échec. C’est une information. Si la pression artérielle remonte après l’arrêt d’un antihypertenseur, on réévalue. Si la douleur réapparaît, on cherche une autre solution. La déprescription n’est pas un « tout ou rien ». C’est un ajustement continu.
Le plus important : ne pas se sentir coupable. Arrêter un médicament n’est pas un échec thérapeutique. C’est une réussite de sécurité. C’est un acte de respect pour le corps, pour le temps, pour la dignité.
Quelques chiffres qui parlent
- Les effets indésirables liés aux médicaments coûtent environ 30 milliards de dollars par an aux États-Unis - la plupart évitables.
- Les seniors qui suivent un programme de déprescription voient leurs hospitalisations réduites de 12 à 25 %.
- Près de 50 % des seniors prennent au moins un médicament potentiellement inapproprié, selon les critères de Beers.
- Les personnes qui arrêtent les benzodiazépines retrouvent souvent leur mémoire et leur équilibre en quelques semaines.
La déprescription n’est pas une mode. C’est une révolution silencieuse dans les soins aux personnes âgées. Elle ne se fait pas avec un nouveau médicament. Elle se fait avec une question simple : « Est-ce que ce traitement me fait encore du bien, ou juste du mal ? »
Est-ce que tous les seniors doivent arrêter leurs médicaments ?
Non. La déprescription ne concerne que les médicaments inutiles, dangereux ou inadaptés. Un traitement pour l’insuffisance cardiaque, un antidiabétique bien ajusté, ou un traitement contre l’hypertension bien contrôlée doivent être maintenus. L’objectif n’est pas de réduire le nombre de médicaments, mais d’éliminer ceux qui ne servent plus à rien ou qui font plus de mal que de bien.
Puis-je arrêter un médicament tout seul ?
Non. Certains médicaments, comme les corticoïdes, les antidépresseurs, les antihypertenseurs ou les anticonvulsivants, ne peuvent pas être arrêtés brutalement. Cela peut provoquer des rechutes graves, des crises, ou des effets de sevrage dangereux. Toujours consulter un médecin ou un pharmacien avant d’arrêter un traitement, même si vous pensez qu’il ne vous sert plus.
Les suppléments comme les vitamines ou les herbes comptent-ils dans la révision ?
Oui. Beaucoup de seniors prennent des compléments sans en parler à leur médecin. Or, certains peuvent interagir avec les médicaments : le ginkgo biloba augmente le risque de saignements avec les anticoagulants, le St-John’s Wort diminue l’efficacité des contraceptifs et des traitements du cancer. Tous les produits, même naturels, doivent être listés lors d’une révision médicamenteuse.
La déprescription fonctionne-t-elle vraiment ?
Oui. Des études publiées dans des revues médicales comme JAMA et le Journal of the American Geriatrics Society montrent que les programmes de déprescription réduisent les chutes de 20 %, les hospitalisations de 12 à 25 %, et améliorent la qualité de vie sans augmenter la mortalité. Les patients se sentent plus en contrôle, moins fatigués, et plus clairs mentalement.
Où trouver un professionnel formé à la déprescription ?
Commencez par votre médecin généraliste. Demandez-lui s’il connaît les critères de Beers ou s’il travaille avec un pharmacien spécialisé en gériatrie. Dans certaines régions, des centres de santé proposent des consultations dédiées à la révision médicamenteuse. Vous pouvez aussi consulter le site Deprescribing.org, qui propose des ressources gratuites en français et des listes de professionnels formés.