- 7 févr. 2026
- Élise Marivaux
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Prenez un antibiotique pour une infection bénigne, et vous pourriez vous retrouver avec une douleur aiguë au tendon d’Achille - ou une perte de sensation dans les pieds et les mains - des semaines, voire des mois, après avoir arrêté le traitement. Ce n’est pas une rareté. C’est une réalité bien documentée pour les fluoroquinolones, une classe d’antibiotiques autrefois considérés comme des solutions universelles, mais désormais classés comme dangereux pour des usages courants.
Qu’est-ce que les fluoroquinolones ?
Les fluoroquinolones, comme la ciprofloxacine, la lévofloxacine ou la moxifloxacine, sont des antibiotiques à large spectre. Elles ont été développées dans les années 1960 et ont longtemps été prescrites pour tout : infections urinaires, sinusites, bronchites, même les maux de gorge. Leur atout ? Elles pénètrent bien dans les tissus, agissent rapidement, et tuent un grand nombre de bactéries. Mais ce pouvoir a un prix. Depuis 2008, la FDA américaine a imposé un avertissement noir - le plus sérieux - sur ces médicaments. En 2016, cet avertissement a été renforcé : les effets secondaires peuvent être permanents.
Tendinopathie : quand un simple antibiotique détruit vos tendons
Le tendon d’Achille est le plus souvent touché. Dans près de 90 % des cas de tendinopathie liée aux fluoroquinolones, c’est lui qui se rompt ou s’enflamme. La douleur arrive souvent sans prévenir : un simple pas, un escalier monté, et soudain, une douleur fulgurante. Ce n’est pas une tendinite banale. C’est une dégradation du tissu tendonique, causée par la molécule elle-même, qui interfère avec la production de collagène.
La plupart des patients pensent que la douleur vient d’un effort excessif ou d’un vieillissement. Ils attendent. Ils continuent à marcher. Et puis, un jour, le tendon lâche. Jusqu’à 40 % des cas évoluent en rupture totale. Ce n’est pas rare : une étude a montré que les personnes sous fluoroquinolone ont 4,1 fois plus de risques de rupture d’Achille que la population générale.
Le pire ? La douleur peut apparaître après la fin du traitement. Jusqu’à la moitié des lésions tendineuses surviennent après que le patient a arrêté les comprimés. Certains patients rapportent des douleurs 152 jours après la dernière prise. Une femme de 68 ans, en France, a subi une rupture bilatérale d’Achille 3 semaines après avoir pris de la ciprofloxacine pour une infection urinaire. Elle n’avait jamais eu de problème de tendon. Elle ne marche plus comme avant.
Neuropathie périphérique : quand les nerfs se mettent à brûler
En plus des tendons, les nerfs sont attaqués. La neuropathie périphérique est l’autre grand risque. Elle se manifeste par des picotements, des brûlures, des engourdissements, souvent dans les mains et les pieds. Elle peut apparaître dès le premier jour de traitement, ou plusieurs semaines après. Dans une étude, 4,3 % des patients ont développé cette neuropathie. Pour certains, elle disparaît après l’arrêt du médicament. Pour d’autres, elle persiste. Des patients du groupe de soutien Floxie Australia décrivent des symptômes qui durent 2 à 5 ans. Certains ne retrouvent jamais leur mobilité complète.
Le risque est plus élevé chez les personnes âgées, celles qui prennent des corticoïdes en même temps, ou celles qui ont un diabète ou une insuffisance rénale. Mais il n’y a pas de profil type. Une jeune femme de 32 ans, en bonne santé, a développé une neuropathie après 5 jours de lévofloxacine pour une sinusite. Elle a perdu la sensibilité de ses orteils. Trois ans plus tard, elle a encore des douleurs.
Les facteurs de risque qu’on vous cache
Les médecins ne vous disent pas toujours tout. Voici les vrais facteurs de risque, basés sur des données réelles :
- Âge supérieur à 60 ans : risque de rupture multiplié par 2,7
- Corticostéroïdes concomitants : risque de rupture multiplié par 46
- Insuffisance rénale : risque accru de 70 %
- Diabète : tissu tendonique déjà affaibli
- Histoire antérieure de rupture tendineuse : risque de récidive très élevé
Et pourtant, ces antibiotiques sont encore prescrits pour des infections légères. Une étude américaine montre que, en 2015, 17,3 % des infections urinaires bénignes étaient traitées avec des fluoroquinolones. En 2022, ce chiffre est tombé à 5,1 %. Pourquoi ? Parce que les autorités ont enfin reconnu que le risque dépasse largement le bénéfice.
Des restrictions mondiales - mais pas encore partout
En 2019, l’Agence européenne des médicaments (EMA) a interdit l’usage des fluoroquinolones pour les infections légères : sinusite, bronchite, infection urinaire simple. Même décision en Australie, au Royaume-Uni, aux États-Unis. En France, les prescriptions ont chuté de 40 % depuis 2020. Mais certains médecins continuent de les prescrire par habitude, ou parce qu’ils ignorent les mises à jour.
Les directives sont claires : ne les utilisez que si aucun autre antibiotique n’est possible. Pour une infection urinaire, il existe des alternatives sûres comme les nitrofurantoïnes ou les pivmécillinames. Pour une sinusite, les pénicillines fonctionnent très bien. Les fluoroquinolones ne sont plus des antibiotiques de première intention. Elles sont réservées aux cas graves : pneumonie hospitalière, anthrax, infections osseuses ou articulaires profondes.
Les conséquences à long terme : une vie altérée
Un patient sur dix souffre de séquelles permanentes. Des douleurs chroniques. Une mobilité réduite. Des difficultés à marcher, à monter les escaliers, à tenir un objet. Certains doivent changer de travail. D’autres abandonnent le sport. Les patients du réseau FERF (Fluoroquinolone Effects Research Foundation) décrivent une perte de qualité de vie similaire à celle d’un accident grave.
Et les médecins ? Beaucoup ne reconnaissent pas ces lésions. Une enquête montre que seulement 43 % des généralistes identifient correctement une tendinopathie liée aux fluoroquinolones. Les patients sont souvent accusés de « trop imaginer » ou de « vieillir trop vite ». La frustration est immense. Sur Reddit, le sous-forum r/floxing compte plus de 14 000 membres. Leurs histoires sont toutes similaires : un antibiotique, une douleur soudaine, des mois à chercher une explication, puis l’isolement.
Que faire si vous avez pris un fluoroquinolone ?
- Si vous ressentez une douleur, un gonflement ou une faiblesse dans un tendon - arrêtez le traitement immédiatement. Ne l’attendez pas.
- Ne prenez jamais de corticoïdes si vous avez des symptômes tendineux. Cela augmente le risque de rupture.
- Immobilisez la zone affectée. Ne forcez pas. Même une simple marche peut aggraver la lésion.
- Consultez un médecin spécialisé en rhumatologie ou en kinésithérapie. La rééducation est longue, mais possible.
- Signalez l’effet secondaire à votre pharmacien et à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).
Les alternatives existent - et elles sont plus sûres
Les fluoroquinolones ne sont pas indispensables. Pour les infections courantes, les alternatives sont nombreuses et éprouvées :
- Infection urinaire simple : pivmécilliname, nitrofurantoïne
- Sinusite : amoxicilline, amoxicilline-acide clavulanique
- Bronchite aiguë : souvent, pas besoin d’antibiotique du tout
- Infections cutanées : cephalexine, clindamycine
Les fluoroquinolones ne sont pas « meilleurs ». Elles sont simplement plus puissantes - et plus dangereuses. Leur place est désormais très limitée. Et cette place, c’est pour les cas où la vie est en jeu. Pas pour une grippe ou une infection bénigne.
Le futur : moins de fluoroquinolones, plus de sécurité
Le marché mondial des fluoroquinolones a chuté de 27 % entre 2015 et 2022. En Europe, les prescriptions pour infections communautaires ont baissé de 41 %. Les autorités sanitaires savent maintenant : ces antibiotiques ne valent pas le risque. Des essais cliniques sont en cours pour trouver des moyens de protéger les tendons pendant le traitement - mais la meilleure solution reste la prévention : ne pas les prescrire à tort.
La science avance. De nouveaux antibiotiques sans ces effets secondaires sont en phase finale de tests. En 2026-2028, ils pourraient remplacer les fluoroquinolones dans certaines indications. Mais pour l’instant, la règle est simple : ne les prenez pas, sauf si vous n’avez vraiment aucun autre choix.
Les fluoroquinolones peuvent-elles causer des douleurs après l’arrêt du traitement ?
Oui. Jusqu’à 50 % des lésions tendineuses apparaissent après la fin du traitement. Les symptômes peuvent survenir jusqu’à 152 jours après la dernière prise. C’est pourquoi il est crucial de rester vigilant même après avoir terminé les comprimés.
Pourquoi les corticoïdes sont-ils interdits avec les fluoroquinolones ?
L’association entre corticoïdes et fluoroquinolones multiplie par 46 le risque de rupture tendineuse. Les corticoïdes affaiblissent les tendons, et les fluoroquinolones perturbent la réparation du tissu. Ensemble, ils créent un risque extrêmement élevé. Même un court traitement en corticoïdes peut être dangereux.
Quels sont les signes précoces d’une tendinopathie liée aux fluoroquinolones ?
Une douleur soudaine, localisée, souvent au tendon d’Achille, à l’épaule ou au genou. Elle est généralement plus intense que celle d’une simple fatigue. Elle s’aggrave avec le mouvement. Un gonflement ou une chaleur autour du tendon peut aussi apparaître. Si vous ressentez cela pendant ou après un traitement, arrêtez le médicament et consultez.
Les fluoroquinolones sont-elles interdites en France ?
Non, mais leur usage est très restrictif. Elles ne doivent plus être prescrites pour les infections légères comme la sinusite, la bronchite ou les infections urinaires simples. Elles sont réservées aux cas graves : pneumonie hospitalière, infections osseuses, anthrax, ou en cas d’allergie à d’autres antibiotiques.
Y a-t-il des alternatives plus sûres aux fluoroquinolones pour les infections graves ?
Pour certaines infections graves, oui. Par exemple, la vancomycine ou la linezolid peuvent remplacer la moxifloxacine dans les pneumonies. Pour les infections urinaires complexes, les céphalosporines injectables ou les carbapénèmes sont souvent utilisés. Le choix dépend de la bactérie impliquée et de la résistance locale. Un spécialiste en infectiologie peut déterminer la meilleure alternative.